TEMOIGNAGES


François de Roubaix et Robert Enrico
pendant le montage du film "Les caïds" (1972)


"Paradoxe ou destinée, François de Roubaix était un musicien hanté par le silence. Cette passion devait le conduire là où la nature se tait. Elle devait aussi lui coutait la vie. A 36 ans, il n'est pas remonté d'une plongée sous-marine : la mer et ses mystères ont eu raison de lui.
François de Roubaix était naturellement musicien. Il avait appris d'instinct à jouer de tous les instruments, et grâce à des techniques modernes d'enregistrement, il était devenu peu à peu son propre orchestre. L'harmonie, il l'avait étudiée, une fois l'essentiel acquis ou plutôt donné : il avait pris ce que Jacques Brel appelle le bon chemin, celui qui consiste à créer avant que les études et la science ne viennent nous pervertir.
Nous lui devons entre autres de nombreuses et délicieuses musiques de film, dont celle du Samouraï de Jean-Pierre Melville, et celles des Aventuriers et du Vieux fusil de Robert Enrico.
François de Roubaix était grand, mince et lancé, très beau, les cheveux blonds, le regard bleu. Un sourire timide et retenu errait toujours sur ses lèvres, comme s'il eut constamment redouté des déceptions à venir.
En pleine ascension, il nous a quitté, discrètement, un peu comme le Petit Prince qui, tout comme François avait lui aussi la nostalgie de là-bas.

PASCAL JARDIN (Ecrivain et Scénariste) 1976

"Savez-vous qui prenait la vie à pleine goulée ? François de Roubaix. Savez-vous où il y avait encore une somptueuse roulotte dans Paris où chaleurs, tendresses, amours, cris, chants, musiques se mêlaient ? Chez les de Roubaix. François, il aimait tout, riait de tout, de l'amour, il y avait la mer. Enfant déjà, il la pénétrait. Ses parents l'avaient guidé chacun d'une main pour aller au plus creux d'elle. Casqués, caoutchoutés, seules concessions qu'ils toléraient, je les ai vus souvent partir et revenir émerveillés, émus, heureux. Ensemble.
Et le temps passait doux et François aimait et François créait. Sa musique vive et drôle, vous appelait très souvent à l'écoute d'une émission de télévision et aussi ses musiques de films : "Les aventuriers", "Jeff", "Le samouraï", "Tante Zita", "La scoumoune"... et bien d'autres que j'oublie ; puis le "Vieux fusil", sa dernière musique, musique étrange, presque prémonitoire qui s'ouvre sur de larges pans d'angoisse.
Oui, François savait se fondre à l'image et aisni mieux la provoquer, al cerner, la suggérer, la faire éclater. Mais la mer était toujours là et François voulait de plus en plus souvent percer son silence noir...
Alors François, un peu comme un homme qui aime trop longtemps une femme, a oublié peut-être quelque chose d'essentiel dans ses rapports avec elle... alors elle s'est fâchée et l'a gardée.
Et nous sa tribu amputée, n'avons plus que ses musiques à vous faire partager.
Ecoutez-les sans tristesse. C'est un homme qui était la vie, la joie, qui les a composées.

FRANCOISE XENAKIS (Ecrivain) 1977

"Même si j'ai travaillais avec d'autres musiciens importants, François occupe une place particulière dans mon parcours, tant pour des raisons artistiques qu'humaines. Au delà de ses recherches sur les timbres et les folklores, il y avait toujours chez de Roubaix un sens des mélodies simples, évidentes et mémorisables. Ce qui en fait un grand compositeur de musique de film, car, au cinéma, on se souvient plus facilement d'un thème, que d'une séquence ou d'un dialogue. La musique est vraiment la mémoire du grand écran. En ce sens, les compositions de François vivent encore dans nos mémoires, tout en étant indissociables du support pour lesquelles elles sont été composées."

ROBERT ENRICO (Réalisateur) 1998

"Sur nos deux films en commun, LE SAUT DE L'ANGE, et R.A.S, j'ai fait le même constat : dans son approche de la musique de cinéma, François n'était pas du tout un intellectuel. Tout passait par la sensibilité, par une réaction immédiate à l'image et non par l'analyse. J'ai curieusement constaté la même démarche chez Ennio Morricone, avec qui j'ai travaillé à deux reprises, et qui, malgré une culture et un parcours différents de François, fonctionnait comme lui. D'ailleurs, Ennio m'a avoué son admiration pour de Roubaix, en particulier pour le thème de OU EST PASSE TOM ? . A l'instar de comédiens qui, au lieu de disséquer de l'intérieur leur personnage, préfèrent le vivre, François et Ennio ne cérébralisaient pas l'image pour mieux se laisser porter par elle.

Yves BOISSET (Réalisateur) 1998

"Avec François, la première méthode a toujours été la bonne. Il n'a jamais cherché à doublonner l'image mais toujours à l'enrichir de son propre regard. Quand, par exemple, je n'avais pas complètement dépeint un personnage, François achevait mon travail ! D'une certaine façon, je lui demandais de mettre dans mes films ce qui n'était pas entièrement écrit, joué ou monté. A l'arrivée, sa musique portait en elle sa propre description des situations."

JOSE GIOVANNI (Réalisateur) 1998

"Moi, je vais vous dire. J'ai travaillé avec les plus grands musiciens : Gabriel Yared, Les Cosma (Joseph celui des Feuilles mortes et Vladimir, celui de La Boum), Maurice Jarre qui a fait mes deux premiers films avant de partir à Hollywood. François de Roubaix a fait 5 films avec moi, il habitait 111 rue de Courcelles. Il avait dans son salon un nombre incalculable d'instruments, une cinquantaine de flûtes de pan. Il aimait beaucoup voyager, d'ailleurs il est mort mangé par un requin. François regardait le film, puis me faisait des propositions que je ne modifiais jamais tant elles étaient inspirées. Moi je ne suis pas partisan des musiques au kilomètre à la Philippe Sarde, je suis pour les thèmes : Le Troisième homme, Un Homme et une femme… Les thèmes dans les films, c'est un peu comme de la vaseline, ça fait tout passer, ça meuble les imperfections d'une scène. Roubaix comprenait ça."

Jean-Pierre MOCKY (Réalisateur) 26/10/2001